Infirmier est-il devenu un boulot de merde ? Une semaine infirmière.

Infirmière ferait partie aujourd’hui des « boulots de Merde », c’est la thèse que défendent Julien Brygo et Olivier Cyran dans le livre « Boulot de Merde » aux éditions la découverte.

Comment définissez-vous un « boulot de merde » ?

Olivier Cyran : C’est un terme sans définition exacte au fond et qui recoupe différents territoires et différentes catégories. Quand on dit « boulot de merde » on pense d’abord aux petits boulots de la domesticité, des travaux pénibles et peu gratifiants, au « larbinat » en somme dont l’appétence pour le luxe de certains milieux aisés entraîne la résurrection (on parle dans le livre – par exemple — des cireurs de chaussure de rue). Mais on a aussi étendu ce concept à deux autres catégories en fonction de leur utilité sociale. Pour calculer le coût social d’un boulot on s’est appuyés sur une étude britannique qui a essayé de quantifier ce que chaque emploi apporte ou coûte à la société. Et là, tout d’abord, on a trouvé des boulots socialement utiles comme les infirmiers mais dont les conditions d’exercice se sont tellement dégradées qu’elle apparaisse comme des boulots de Merde, ce sont des boulots qui se « merdifient » en quelque sorte… Et d’autre part un autre type de boulots qui sont eux plutôt bien payés (comme des publicitaires ou des conseillers en optimisation fiscale…) mais dont l’utilité sociale est nulle voire négative. Ces deux derniers types de boulots nous sont alors apparus comme les deux faces d’une même médaille : les boulots utiles socialement voient se dégrader leurs conditions de travail quand les boulots qui ne « servent » à rien, ou pire qui détruisent le tissu social, sont bien rémunérés. Aujourd’hui faire un métier vraiment utile socialement n’est pas le gage d’une bonne rémunération ni de bonnes conditions de travail, c’est même exactement l’inverse… Ceci dit le terme « boulot de merde » n’a rien à voir non plus avec le ressenti de son travail et la fierté qu’on y apporte, d’ailleurs plusieurs gestionnaires que nous interviewons sont tout à fait fiers de leur travail.

Comment le métier d’infirmier, pour vous, est-il devenu un « boulot de merde » ?

Nous donnons l’exemple du CHU de Toulouse où une méthode management, dite de LEAN management, a été mise en place. Cette méthode de management a été inventée dans les usines Toyota pour du travail à la chaîne mais elle a ensuite été théorisée par le MIT (Massachusetts Institut of Technology) et est aujourd’hui appliquée dans tous types d’entreprises, y compris dans les hôpitaux. Le principe du LEAN est très simple : c’est une rationalisation des coûts par la chasse au temps mort alors chaque geste est minuté, coordonné, strictement productif… Mais à l’arrivée cela donne des professionnels de santé qui sont débordés par la tache et qui se retrouvent en réelle souffrance, d’ailleurs il y a eu plusieurs suicides ces derniers mois dans cet hôpital. Évidemment ce mode de gestion ne vient pas de nulle part et il a été mis en place pour des raisons économiques : Le CHU de Toulouse a dû se restructurer et donc emprunter de l’argent pour faire des travaux, or depuis la loi Bachelot, les hôpitaux n’ont plus le droit à des emprunts à taux zéro, donc l’hôpital a souscrit un emprunt privé et il se retrouve aujourd’hui à devoir rembourser une dette galopante, d’où la nécessité impérieuse de rationaliser les coûts, coûte que coûte.

 

Dans le livre vous pointez que l’investissement personnel des employés fait aussi partie du LEAN management, pouvez-vous préciser ?

La grande idée du LEAN management c’est de mettre en place des « consultations » et des « réunions » pour mettre en place ses techniques avec « l’accord » des employés. Cela donne l’impression que la hiérarchie n’impose rien mais on voit tout de même rapidement que l’avis du personnel n’est retenu que s’il va dans le sens prévu par la hiérarchie ou bien qu’il propose spontanément une amélioration pour rendre les méthodes encore plus performantes… C’est devenu parfois tellement absurde – puisque les employés se rendent compte assez vite que ces consultations ne « servent » à rien- que chez Toyota ils ont fini par donner une prime aux employés qui acceptaient de venir aux consultations. Même le fait d’appliquer le LEAN management ne se fait pas ouvertement et le CHU de Toulouse, par exemple, réfute fermement ce terme surtout que la seule fois où ils ont parlé de cette méthode de management cela a entraîné une levée de boucliers des syndicats. Alors les entreprises nient faire du LEAN tout en adoptant clairement ces méthodes-là. Le plus intéressant c’est à la Poste où ils disent avoir inventé une nouvelle méthode de management : ce n’est pas du LEAN c’est du ELAN management, rien à voir…

« Boulots de Merde, du cireur au trader enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers », Julien Brygo et Olivier Cyran aux éditions la découverte. 18,50 euros.

A la semaine prochaine !

 

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